[ Liste des articles du n° 6 ]
Enquête auprès des délégués médicaux : Information sur le médicament
Les professionnels de santé qui veulent assurer une prise en charge actualisée de leurs patients se doivent d’être informés de toute nouvelle pratique thérapeutique ou de toute nouvelle commercialisation de médicament. Cette mise à jour permanente des connaissances médicales est rendue nécessaire par la multiplication des nouvelles thérapeutiques et par l’évolution des conditions d’utilisation des anciennes, qui renouvellent constamment l’arsenal thérapeutique disponible.
Le médicament constitue un bien industriel. Il concerne l’individu et au delà, la collectivité et sa santé. Par conséquent, il est essentiel que les membres des professions médicales et pharmaceutiques reçoivent de la part des fabricants des produits pharmaceutiques une information exacte, suffisante, éthique et démontrable. Quel qu’en soit le support, l’information sur le médicament doit être conforme à l’esprit du dossier d’AMM et aux données scientifiques les plus récentes.
L’information orale apportée par la délégation médicale est la source d’information sur le médicament la plus présente au Maroc puisqu’elle touche la majorité des praticiens.
Le but de ce travail est de montrer l’importance du visiteur médical qui représente la source d’information sur le médicament la plus présente au Maroc, ainsi que son impact sur la pratique médicale et l’intérêt que donne le praticien au visiteur médical.
MATERIEL & METHODES
Notre étude est une étude prospective réalisée auprès de 100 délégués médicaux au moyen d’un questionnaire comprenant 9 questions. La plupart sont des questions à items. La septième question offre un espace de liberté pour les propositions.
RESULTATS
Nombre d’années d’exercice moyen des délégués médicaux
Le nombre d’année d’exercice moyen des différents délégués médicaux recrutés dans notre étude est de (6,5 ans) avec des extrêmes allant d’une année à 21 ans.
Information des médecins sur un médicament récemment commercialisé (Fig. 1)
79 % des délégués médicaux pensent que les médecins ne connaissaient pas les médicaments récemment commercialisés.
Points soulevés par le médecin lors de la présentation d’un nouveau médicament récemment commercialisé par le délégué médical (Fig. 2)
Le point le plus important que soulèvent les médecins lors de la présentation d’un nouveau médicament mis sur le marché, est le prix de ce dernier (32,6 %), les effets indésirables et les contre indications viennent ensuite avec respectivement 18,62 % et 17,97 %.
Nouveautés concernant les médicaments déjà commercialisés (Fig. 3)
D’après l’expérience professionnelle des différents délégués médicaux questionnés, les nouveautés concernant le médicament déjà commercialisé ne sont jamais connues par les prescripteurs dans 52 % des cas. Elles sont parfois connues dans 33 % des cas.
Degré d’intérêt du médecin pour les informations sur le médicament fournies par le délégué médical (Fig. 4)
Dans 67 % des cas, le médecin s’intéresse aux différentes informations présentées par le visiteur médical.
Degré d’intérêt du médecin aux documentations délivrées par le délégué médical (Fig. 5)
Selon 56 % des délégués médicaux interrogés, les médecins s’intéressent toujours à la documentation qu’ils leur délivrent. Par contre 21 % des médecins ne s’intéressent que parfois à cette documentation.
Délégué médical et pratique médicale
100 % des visiteurs médicaux interrogés pensent qu’ils sont une source d’information sur le médicament essentielle pour la pratique médicale.
Points d’intérêt des médecins lors de la visite médicale (Fig. 6)
Selon les réponses de 93 % des visiteurs médicaux inclus, l’intérêt principal du médecin lors de la visite médicale est représenté par la procuration des échantillons, alors que seulement 25 % des délégués médicaux pensent que le médecin s’intéresse aux données bibliographiques.
Visite médicale et concurrence dans la transmission d’information sur le médicament (Fig. 7)
Les résultats de notre étude montrent que la concurrence de la visite médicale est représentée essentiellement par les réunions médicales (34 %), suivies par les journées médicales (25 %) et l’Internet (21 %).
DISCUSSION
Le bon usage des médicaments se fonde sur une information fiable, c’est-à-dire objective et scientifiquement rigoureuse. Cette fiabilité repose sur l’assurance que les données sont actualisées et exhaustives. Il faut être certain que tous les résultats des essais cliniques, positifs ou négatifs, ont été pris en compte dans l’information donnée sur l’efficacité et les risques d’un médicament.
L’absence de données récentes sur un médicament ne signifie pas forcément que les données anciennes sont toujours valables, mais bien souvent que ce médicament est devenu obsolète et a été supplanté par d’autres.
Les sources d’informations sur les médicaments sont multiples, mettant quiconque dans l’incapacité d’en prendre connaissance dans leur totalité ; de plus, parmi les informations disponibles, beaucoup sont inutiles, dépassées, erronées, tronquées ou inadaptées. Il s’agit donc d’identifier les sources crédibles pour trouver une information utile et de qualité, dans une démarche active et avec un esprit critique.
Sources d’information sur les médicaments
Les réunions médicales
Les manifestations médicales collectives (congrès, table ronde, colloques, symposiums, journées, etc.) qu’elles soient organisées par les laboratoires ou par d’autres membres du corps médical, constituent un carrefour important où est dispensée l’information de masse.
Il est essentiel que son contenu distingue entre les données scientifiques et les messages publicitaires. Ce point a d’autant d’importance qu’au Maroc, la quasi-totalité des réunions médicales est financée par l’industrie pharmaceutique. Dans d’autres pays comme les Etats-Unis ou la France, l’implication de l’industrie pharmaceutique dans le financement des réunions médicales est toujours revue pour s’assurer de la qualité de l’information et son indépendance. Le nombre des réunions et de congrès au Maroc par an est estimé aux alentours de 250, ce qui revient à une moyenne de cinq réunions par semaine. Il serait donc pertinent d’évaluer le coût de ces réunions, de déterminer la provenance des fonds, d’évaluer la qualité des informations qui y sont délivrées et d’évaluer aussi leur impact sur la pratique médicale quotidienne, ce qui n’est pas encore effectué dans notre pays.
Au Maroc, il n’existe pas de réglementation de la formation et des réunions médicales. Cette tâche revient théoriquement aux praticiens eux-mêmes à travers les différentes associations qui les représentent. Il s’agit du conseil national de l’ordre, des syndicats, des associations des médecins et pharmaciens. (1)
L’information écrite
Constituée par l’ensemble des supports écrits, dictionnaires médicaux, revues spécialisées médicales et pharmaceutiques, brochures, journaux, etc. Elle représente le moyen le plus important de la formation des médecins et représente aussi le principal support publicitaire écrit de l’industrie pharmaceutique. C’est un vecteur formalisé, ayant une obligation scientifique, donc inévitablement vecteur de crédibilité. Le financement de ces supports se fait grâce aux abonnements et surtout aux recettes publicitaires engagées.
Les médecins considèrent que la presse médicale répond parfaitement à leurs besoins d’information et de formation continue.
Les revues médicales sont donc une tribune d’expression où se rencontrent les portes paroles les plus actives et les plus pertinentes de la communauté scientifique. Elles véhiculent par conséquent l’information la plus actuelle et cela dans des repères scientifiques véritables.
Au Maroc cette information est régulière, mais échappe encore en partie au contrôle des autorités.
L’information audiovisuelle
L’information audiovisuelle (films vidéo, cassettes, vidéo système de grand écran, télédiffusion, cassettes, etc.) est celle qui procède à la fois de l’information orale et de l’information écrite. Elle vise à adresser une information scientifique accompagnée ou non d’un message publicitaire (2-3).
L’information orale apportée par la délégation médicale
Il s’agit de la principale source d’information sur le médicament au Maroc puisqu’elle touche la majorité des praticiens. Elle est délivrée par l’industrie pharmaceutique par l’intermédiaire de visiteurs médicaux. Ces derniers sont encore appelés délégués médicaux ou informateurs thérapeutiques.
Ils ont pour rôle de faire connaître les propriétés et les caractéristiques des spécialités pour en assurer la meilleure utilisation et garantir la sécurité du malade. (1)
Les délégués médicaux doivent transmettre aux professionnels de la santé un message qui engage la responsabilité du laboratoire, répondre aux questions qui leur sont soumises, recueillir les observations (résultats, effets secondaires…) enregistrés lors de la prescription des médicaments. C’est pour cette raison que les laboratoires pharmaceutiques veillent à former leurs forces de vente, de manière à les habiliter à défendre leurs produits respectifs devant des interlocuteurs de formations purement scientifique. C’est d’ailleurs dans ce sens que les laboratoires recrutent des délégués ayant suivi une formation en biologie ou en chimie et complètent leur formation par des séminaires incluant des notions de bases d’anatomie, de physiopathologie, de pharmacologie et thérapeutique et surtout de marketing (3).
Les laboratoires doivent s’engager à travers cette formation, à s’assurer que les exposés de leurs délégués médicaux sont conformes aux éléments d’information autorisés, sans toucher à la concurrence.
Par ailleurs, ils doivent contrôler en permanence, les connaissances des délégués médicaux ainsi que leur aptitude à transmettre l’information. (2-3)
Selon les résultats de notre étude, réalisée auprès des délégués médicaux, 79 % de ces derniers pensent que lors de leur présentation des médicaments récemment commercialisés aux médecins, ces derniers ne connaissaient pas ces médicaments.
Nos résultats concernant l’information sur le médicament concordent avec ceux de notre enquête réalisée auprès des médecins puisque 92 % des médecins inclus déclarent que le délégué médical est leur principale source d’information concernant un nouveau médicament récemment commercialisé.
L’importance de l’information véhiculée par le visiteur médical a été également rapportée dans d’autres études internationales :
- une étude Tunisienne réalisée sur 140 médecins en 2002 a montré que 78 % des praticiens estiment que la visite médicale est un moyen indispensable d’information sur le médicament (4).
- En France, L’étude réalisée en 1993 montre que 96 % des praticiens sont informés sur les nouveaux produits par les visiteurs médicaux (5).
Mais, depuis une dizaine d’années, un certain nombre de publications notamment françaises remettent périodiquement en cause la visite médicale et s’interrogent sur les raisons de son maintien (6-7). De plus, certains professionnels de santé lui reprochent le manque d’objectivité scientifique des informations véhiculées (8).
Selon les différents résultats rapportés ci-dessus, nous remarquons que l’industrie pharmaceutique cherche à induire des comportements de prescription de ses produits en utilisant préférentiellement la communication directe entre le prescripteur potentiel et le visiteur médical.
Le contrôle de l’information repose sur les législations nationales, variables selon les pays quant à leur définition et à leur niveau d’application. Il recouvre la publicité des médicaments auprès des professionnels de santé et auprès du public.
En France ; Afin de mieux contrôler l’information véhiculée par le délégué médical et conformément à la Loi sur la Réforme de l’Assurance maladie du 13 août 2004, une Charte de la Visite Médicale a été proposée et signée le 22 décembre 2004 entre le Leem, organisme professionnel regroupant les entreprises du médicament, et le Comité Economique des Produits de Santé, au nom de l’Etat (9). Cette charte définit les missions du délégué médical, la qualité de l’information délivrée, la déontologie du délégué médical, le contrôle de l’activité délégué du médical et le suivi paritaire.
Au Maroc, aucun statut ne définit cette profession. Le délégué médical dépend totalement de la firme pharmaceutique où il travaille. Les conditions de travail différent d’un délégué à l’autre et d’un laboratoire à l’autre. (10)
Les informations les plus intéressantes pour le médecin concernant le médicament lors de la visite médicale
Selon les résultats de notre enquête, le prix représente le point d’intérêt le plus fréquemment soulevé par les médecins lors de la visite médicale (32,6 %).
Ceci peut s’expliquer par le fait que la majorité de la population marocaine ne bénéficie pas d’une assurance maladie et que le prix représente un facteur de décision lors de la prescription d’un médicament.
En France où la majorité de la population est couverte par une assurance maladie, la charte de la visite médicale oblige le délégué médical à préciser les indications remboursables et non remboursables des spécialités qu’il présente et de présenter les divers conditionnements au regard de leur coût pour l’assurance maladie et notamment, pour les traitements chroniques.
L’information concernant les autres points à savoir les effets indésirables et les contre indications est d’une importance moindre dans notre enquête : rapportés dans 18,62 % et 17,97 % respectivement.
Points d’intérêt du médecin lors de la visite médicale
Dans notre étude et selon les visiteurs médicaux interrogés, les échantillons représentent le point le plus intéressant pour les médecins (93 %). Quand aux données bibliographiques délivrées par le délégué médical, elles ne présentent un point d’intérêt que dans 25 %.
Aux Etats Unis, le contact entre les délégués médicaux et les médecins est une pratique courante particulièrement dans les structures de soins les plus utilisées par la population (11). Une étude concernant l’évaluation de l’impact du délégué médical sur la pratique médicale a constaté que 86 % des médecins reçoivent des échantillons lors de la visite médicale (12).
Selon une étude tunisienne, l’acceptation des échantillons est une habitude tolérée par 88 % des médecins (4).
En France, la charte de la visite médicale interdit toute remise d’échantillons à titre temporaire. L’envoi d’échantillons au médecin, à sa demande, demeure possible dans les formes prévues par la réglementation.
Visite médicale et impact sur la profession médicale
Les visiteurs médicaux interrogés pensent qu’ils sont une source d’information sur le médicament essentielle à la pratique médicale.
Le délégué médical n’est pas un simple remetteur d’échantillons et son impact sur la prescription médicale est prouvé. Mais, pour participer à l’amélioration de la prise en charge des patients grâce au bon usage du médicament, il doit être un vecteur d’une information de qualité. Pour cela il doit connaître la place du médicament dans la pathologie visée et la stratégie thérapeutique recommandée.
En France, la charte de la visite médicale oblige les responsables des firmes pharmaceutiques de s’assurer que le délégué médical possède les connaissances nécessaires à l’exercice de son métier et qu’il reçoit une formation continue régulière visant à l’actualisation de ses connaissances et à la préparation des campagnes de promotion.
Au Etats-Unis, les techniques de transmission passive des connaissances sont inefficaces, la visite médicale est académique « Academicdetailing ». « Detailing » correspond à l’activité d’un représentant de commerce qui présente son produit, ses qualités et ses indications ; « academic » renvoie à l’action éducative, institutionnelle, officielle.
Les laboratoires pharmaceutiques entretiennent à grands frais des équipes nombreuses de visiteurs médicaux bien encadrés capables de construire un programme et un message hautement crédible, notamment en affichant une appartenance à une institution reconnue et en diffusant des informations incontestables, équilibrées pour agir de manière privilégiée sur les médecins qui sont considérés comme les leaders professionnels, eux-mêmes capables d’influencer d’autres confrères. (13,14)
Notre étude montre que L’industrie pharmaceutique a un rôle très important dans l’information des prescripteurs sur le médicament. Elle utilise le délégué médical comme vecteur principal de transmission de cette information.
Le contrôle de l’information thérapeutique dépendante de l’industrie pharmaceutique devient par conséquent une composante indispensable de tout programme de rationalisation de la prescription médicamenteuse.
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(c) Repère médical n° 6