[ Liste des articles du n° 3 ]


Ramadan et Santé

Les habitudes de vie imposées par le rite du jeûne influencent le fonctionnement de l’organisme. Celui-ci s’adapte à se nourrir exclusivement le soir et concilie le temps des repas avec le temps du sommeil. Le jeûneur se nourrit pendant un laps de temps plus court que d’habitude, avec des repas de compositions différentes. Environ 80 % de l’ensemble des apports quotidiens en calories (1 800 calories) sont ingérés en quatre heures de temps. Le foie se voit contraint dans ces conditions à augmenter ses capacités métaboliques pour faire face à ce débit d’apport calorique extrêmement élevé. Il se passe comme si les repas ingérés après la rupture du jeûne jouent le rôle d’un inducteur enzymatique hépatique.

Au Maroc, les repas du Ramadan sont plus riches en sucreries et en matières grasses et relativement pauvres en boissons, en fruits et en légumes. Dans ces conditions l’organisme s’efforce d’assimiler ces repas de manière à ne pas modifier significativement la constance des paramètres biologiques notamment la glycémie, le cholestérol, les triglycérides et les oligo-éléments.
Le sommeil pendant le Ramadan se trouve raccourci de deux heures en moyenne, décalé de plus de trois heures et souvent entrecoupé par le repas du Shor. L’organisme, en situation de déficit en sommeil, essaye de maintenir sa vigilance qui doit lui permettre d’assurer convenablement le jour l’ensemble des tâches habituelles sociales et professionnelles de la vie. Ces mécanismes d’adaptation de l’organisme s’enclenchent à deux reprises, au début pour s’habituer aux conditions du jeûne du Ramadan et à la fin de la période du Jeûne pour cette fois-ci s’adapter aux conditions habituelles.
Le jeûne du Ramadan peut être bénéfique chez le pratiquant ayant une bonne hygiène de vie qui se caractérise essentiellement par un sommeil récupérateur, une alimentation équilibrée. Il offre l’occasion de perdre quelques kilos de poids, de commencer l’arrêt du tabac et de l’alcool. Les études biochimiques récentes ont montré chez le jeûneur le renforcement des facteurs biologiques (LDL et lipoprotéines) protecteurs contre les maladies du Cœur et des vaisseaux.
Le Ramadan constitue une occasion d’éduquer l’auto-contrôle de soi en censurant les désirs et les envies diurnes permettant ainsi le contrôle de l’esprit sur les besoins du corps. Enfin, le Ramadan présente des avantages d’ordre sociaux. Les familles et les amis s’invitent, une solidarité sociale envers les plus démunis se renforce et l’aumône est plus large. Ces facteurs diminuent les phénomènes de solitude, de désespoir qui se rencontrent dans les périodes habituelles. Ces faits sont confirmés par des études qui ont montré une diminution des hospitalisations en psychiatrie et une diminution du nombre de suicide ou de tentative de suicide. Ces effets bénéfiques du jeûne du mois de Ramadan ne peuvent s’exprimer que si les pratiquants sains suivent une hygiène de vie et de diététique correcte (alimentation équilibrée de moins de 2000 calories/j contenant des fibres, crudités, volume des boissons supérieur à 1,5 l/j et activité physique enrayant la sédentarité : 30 minutes d’exercice physique trois fois par semaines)
Le nombre de données scientifiques sur les pathologies pendant le Ramadan qui commence à être quantitativement significatif, permet de chasser les idées empiriques ancrées ici et là. Ainsi, on connaît maintenant quelques modifications physiologiques. La sécrétion acide gastrique est accrue et inversée de la nuit au matin (voir encadré I : hyperacidité diurne pendant le Ramadan). L’osmolarité augmente chez les patients vivants dans les pays climatisés et chauds, ce qui peut faire varier la créatinine à la hausse. Dans certains pays notamment maghrébins les marqueurs protidiques et lipidiques ont tendance à l’augmentation. L’agrégation plaquettaire diminue avec comme corollaire une élévation du temps de saignement. Les pathologies chroniques type hypertension artérielle, épilepsie, gastrite et asthme nécessitent une stabilisation de deux à trois mois avant le Ramadan pour pouvoir envisager, après avis médical et sous son contrôle, la possibilité de la pratique du jeûne.
Pour le diabète, les études s’accordent à dire que les diabétiques déséquilibrés et ou présentant des complications dégénératives, les femmes enceintes ou allaitantes diabétiques, les personnes âgées diabétiques, quel que soit le type de diabète ne doivent pas jeûner. Les patients présentant un diabète de type I non compliqué et nécessitant une seule injection quotidienne d’insuline peuvent jeûner (voir encadré diabète et Ramadan).
Pour l’ulcère, il est d’une part recommander de ne pas jeûner aux porteurs d’ulcère gastroduodénal évolutif ou en cours de cicatrisation et d’autre part, de prévenir les complications des rechutes des ulcères récemment cicatrisés par un traitement d’entretien.
Pour la prise des médicaments pendant le Ramadan, le Consensus entre les Hommes de la Chariaâ et les scientifiques recommande que, seule la voie orale et la voie intraveineuse rompent le jeûne (voir encadré : Ramadan et prise des médicaments). La prescription établie pour les maladies chroniques nécessite une adaptation (Voir encadré : adaptation de la prescription)
On peut dire qu’avant 1990, la bibliographie médicale comptait seulement 45 études sur Ramadan et Santé. À partir de cette date jusqu’à 2006, ce chiffre a dépassé les 500 études. La Fondation Hassan II pour la Recherche Scientifique et Médicale sur Ramadan a joué un rôle international déterminant dans l’évolution et la promotion de ces études.

Ramadan et voies d’administratio des médicaments
1- Les voies d’administration compatibles avec le jeûne du Ramadan, selon la totalité des participants :
• Gouttes ophtalmiques, Gouttes ou nettoyage auriculaires
• Injections sous-cutanées, intramusculaires et intra-articulaires
• Injections intra-veineuses à but curatif
• Ovules gynécologiques et antiseptiques vaginaux
• Crèmes, gels et pommades
• Patchs
• Nitroglycérine par voie sublinguale dans le traitement des crises d’angor
• Gargarisme et aérosol buccaux, à condition de ne pas avaler les produits utilisés
• Soins dentaires, extraction et brossage (cure-dents), à condition de ne pas avaler les produits utilisés
• Oxygènothérapie, anesthésie
2- Les voies d’administration compatibles avec le jeûne du Ramadan, selon la majorité des participants :
• Gouttes et aérosols nasaux
• Aérosol bronchodilatateur (anti-asthmatique)
• Injections intra-rectales, suppositoires
• Dialyse péritonéale ou rein artificiel
3- Les voies d’administration non compatibles avec le jeûne du Ramadan :
• Voie orale
• Injection intra-veineuse à but nutritif

Ces recommandations sont tirées du Consensus obtenu lors de la Conférence médico-religieuse organisée à Casablanca du 14 au 14 juin 1 997 et à laquelle ont participé d’éminentes personnalités scientifiques et religieuses :
Mrs le Directeur de Dar Al Hadith Al Hassania (Maroc), le Moufti d’Egypte, le Moufti de Tunisie, le Secrétaire Général de l’Académie du Fiqh Islamique, le Directeur Général de la Ligue du Monde Musulman, Le Directeur du service de IFTA (Koweit), le Président de l’Organisation Islamique des Sciences Médicales (Koweit), le Directeur Général de l’ISESCO, le Directeur de l’OMS pour la Méditerranée Est, ainsi que de nombreux scientifiques du Monde Musulman.

ENCADRE I : HYPERACIDITE DIURNE PENDANT LE RAMADAN
Les études sur la sécrétion gastrique montrent que les variations des conditions d’alimentation imposées par le Ramadan augmentent l’acidité intragastrique sur 24 heures en augmentant très significativement l’acidité durant la période de jeûne entre 8 heures et 17 heures sans modifier significativement l’acidité nocturne (Voir Tableau I). De plus le niveau d’acidité observé après la fin du Ramadan était supérieur à celui observé avant Ramadan suggérant la mise en jeu de modifications physiologiques plus durables que ne le voudrait la simple implication des mécanismes de stimulation au repas.
Les modifications du mode d’alimentation constituent l’explication principale de ces variations des profils d’acidité sur 24 heures. Pendant les périodes du Ramadan (Ram10, Ram 24), l’absence d’apport alimentaire au cours de la phase diurne (8h-17h) était associé à un pH < 1 qui durait en moyenne 4 h 30 sur les 9 heures que dure cette phase. Toutes les fluctuations naturelles du pH intragastrique en dehors de toute alimentation restent encore très mal connues. Durant le Ramadan, la fin d’après-midi apparaît comme la tranche horaire la plus acide du nycthémère. Il est possible que des mécanismes vagaux concourent à augmenter l’acidité durant la phase de jeûne en particulier en fin d’après-midi.
L’élévation du pH constatée durant le mois de Ramadan entre 11 et 13 heures en l’absence de toute prise alimentaire, pourrait par contre être en rapport avec un relâchement de cette stimulation vagale ou la mise en jeu d’autres mécanismes régulateurs. Les mécanismes qui concourent à la persistance durant au moins quelques jours d’une hyperacidité diurne après l’arrêt du Ramadan restent purement spéculatifs. Là encore il est probable que ces anomalies soient en rapport avec une perturbation des mécanismes régulateurs neuroendocriniens de la sécrétion acide.

RAMADAN ET DIABÈTE
Le Consensus International sur le Diabète et Ramadan tenu en janvier 1995 par la fondation Hassan II, a recommandé les conseils suivants :
CRITÈRES AUTORISANT LE JEUNE
Pour être autorisé à jeûner, les diabétiques doivent répondre aux critères suivants :
* Diabétiques non insulinodépendants, obèses ou de poids normal, diéto-sensibles, bien équilibrés, stables, traités par antidiabétiques oraux (comprimés) biguanides ou sulfamides
* Diabétiques indemnes de toute affection intercurrente ou de complication dégénérative.
Ces malades doivent être soumis toutefois à une surveillance médicale régulière afin de détecter toute complication aiguë susceptible de faire interrompre le jeûne.
CRITÈRES INTERDISANT LE JEUNE
Les diabétiques présentant ces critères ne doivent pas jeûner
* Les diabétiques traités par insuline
* Les diabétiques non insulinodépendants en état de diabète déséquilibré
* Les diabétiques présentant des complications dégénératives
* Les femmes enceintes diabétiques
* Diabète gestationnel
* Les femmes allaitantes diabétiques
* Les personnes âgées diabétiques, quel que soit le type de diabète
* Les personnes présentant un diabète instable.

LES ADAPTATIONS DE LA PRESCRIPTION
Pour les médicaments à administration orale qui doivent être pris après la rupture du jeûne, l’adaptation de la prescription doit prendre en compte les quatre paramètres suivants :
L’adaptation posologique
On ne peut pas toujours changer facilement les prises du jour vers la nuit sans prendre certaines précautions surtout quand il s’agit de médicaments à marge thérapeutique étroite et de médicaments indiqués dans les maladies chroniques.
La prudence dans ces cas incite à procéder au changement de la prescription deux semaines avant le Ramadan. Pendant la première, le médecin devra constater la continuité de l’efficacité thérapeutique et la stabilité de la maladie, alors que pendant la deuxième, le médecin pourra amener un ajustement en cas de nécessité. Cette mesure doit être systématique et habituelle dans la pratique médicale.
Le rythme d’administration
La prise orale unique le soir constitue l’idéal pendant le Ramadan. Pour les médicaments qui nécessitent deux prises, leur répartition peut s’envisager par la désignation de la première prise au moment de la rupture du jeûne. La deuxième, quant à elle, peut se situer alors juste avant le lever du soleil. Pour les médicaments ayant un rythme d’administration supérieur à deux prises, il est difficile de trouver une répartition adéquate entre la rupture du jeûne et le lever du soleil. Aussi, la prescription de la rupture du jeûne peut-elle être envisagée conformément aux indications de la religion.
L’interaction avec les repas
Entre la rupture du jeûne et le lever du soleil, les pratiquants passent une bonne partie du temps à s’alimenter. De ce fait, il n’est pas facile de trouver des moments pendant cette période où l’estomac est vraiment vide. Cela pose donc un problème pour les médicaments qui doivent s’administrer à jeun. Dans ce cas, il y a lieu d’exiger une discipline alimentaire stricte en instaurant deux principaux repas bien séparés pendant les soirées du Ramadan : un à la rupture du jeûne et l’autre le plus tard possible. Dans ces conditions, il est possible de situer un estomac à jeun 2 à 3 heures après le premier repas et 1/2 heure à 1 heure avant le dernier repas.
La nature de l’effet thérapeutique
L’effet thérapeutique de certains médicaments dont la prise orale a été reportée le soir, peut altérer la qualité du sommeil qui est déjà courte pendant la période du Ramadan. C’est le cas notamment des psychostimulants (antidépresseurs, théophylline etc.) ou des diurétiques qui réveillent à cause du besoin d’uriner qu’ils créent. Pour éviter ces inconvénients, il y a lieu d’envisager le changement de la thérapeutique, quand cela est possible. Changer par exemple un diurétique par un inhibiteur calcique ou par un inhibiteur de l’enzyme de conversion ou changer un antidépresseur stimulant par un autre sédatif. Des études cliniques spécifiques pour chaque médicament sont nécessaires pour établir les meilleures alternatives thérapeutiques.

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